Le divorce en Islam : La chose permise la plus détestée de Dieu

Le divorce n’est pas une chose agréable. Si le mariage est l’occasion de joie pour ceux qui se marient et pour leurs proches, le divorce est cause de tristesse. C’est bien pourquoi, alors que la rumeur avait circulé disant que le Prophète avait divorcé de ses épouses, les Compagnons étaient assis, attristés, dans la mosquée. Omar alla s’enquérir de la réalité directement du Prophète (sur lui la paix), et lorsqu’il apprit de celui-ci que la rumeur était infondée, il poussa un « Allâhu akbar » (de joie) (rapporté par al-Bukhârî et Muslim).

L’islam ne considère pas le divorce comme la rupture d’un sacrement pour la simple et bonne raison qu’il ne considère pas le mariage comme un sacrement, administré par un prêtre pour fondre deux âmes en une seule, mais comme un contrat conclu entre deux personnes consentantes. Cependant, ce contrat, d’un type particulier, doit nécessairement avoir comme objectif, au moment de sa conclusion, de durer de façon indéfinie : c’est bien pourquoi le mariage temporaire ou mut’a est strictement interdit par l’islam. Dès lors, le divorce, s’il est une chose possible, ne doit se produire entre ces deux personnes qu’en dernier recours.

Si l’islam a prévu le divorce, c’est parce qu’il entend tenir compte de la nature humaine : il peut arriver que les deux personnes ayant fondé un foyer souvent se révèlent, au bout de quelque temps de vie commune, incapables de vivre ensemble. La possibilité de divorcer alors est le moindre de deux maux. En effet, obliger deux personnes qui ne s’entendent absolument plus à rester ensemble serait les exposer à des maux graves, très graves, graves au point de pouvoir conduire à des scènes de plus en violentes, voire même ensuite à des suicides. Et leur permettre de ne plus vivre ensemble mais pas de se remarier ailleurs serait les exposer à ne plus pouvoir connaître de vie conjugale et familiale. Mais si l’islam a rendu possible le divorce, il le considère comme il l’est : quelque chose du dernier recours, quelque chose qui n’est pas agréable, quelque chose qui, lorsque pratiqué abusivement, constitue un problème social.

Une parole est attribuée au Prophète qui dit :

« La chose permise la plus détestée de Dieu est le divorce » (rapporté par Abû Dâoûd).

Certains spécialistes du Hadîth sont d’avis que la chaîne de transmission de ce Hadîth en fait un Hadîth faible (dha’îf). D’autres, cependant, disent que adh-Dhahabî a authentifié la chaîne d’un Hadîth quasi-identique rapporté par al-Hakim ; en tout état de cause, les différentes chaînes existantes pour ce Hadîth en font un Hadîth sinon authentique (sahîh), du moins bon (hassan) (voir Fatâwâ mu’âssira, tome 1 pp. 114-117). Même à prendre l’avis selon lequel ce Hadîth est faible, son contenu est de toute façon approuvé par d’autres Hadîths qui sont, eux, authentiques. En voici un : le Prophète a dit :

« Iblis établit son trône sur l’eau et envoie ses légions. La démon qui a (ensuite) le plus de proximité avec lui est celui qui a réussi le plus grand trouble (fitna). L’un de ces démons vient à lui et dit : « J’ai fait ceci et cela. » Mais il lui répond : « Tu n’as rien fait. » Puis l’un d’entre eux vient à lui et lui dit : « Je n’ai pas lâché [tel humain], jusqu’à ce que j’ai réussi à provoquer la séparation entre lui et son épouse. » Iblis rapproche de lui ce démon et lui dit : « Quel bon fils es-tu ! » (rapporté par Muslim, n° 2813, et autres).

N’est-ce pas là la preuve que le divorce est bien quelque chose qui est certes permis mais que Dieu n’aime pas ? Citant ce Hadîth, Ibn Taymiyya écrit :

« La règle première à propos du divorce est l’abstention. Il n’en a été rendu possible que la quantité nécessaire » (Majmû’ ul-fatâwâ, tome 33 p. 81).

Shâh Waliyyullâh écrit pour sa part :

« Sache que le fait que le divorce se généralise et qu’il devienne chose à laquelle on accorde aucune importance recèle de nombreux maux. »

Et de citer, parmi ces maux, le fait que des gens pourraient multiplier mariages et divorces, avec la secrète intention de pouvoir ainsi vivre, sous couvert de mariage, ce qui s’apparente en réalité à du libertinage. Et de citer un autre mal : la banalisation du divorce annihile chez les gens le développement des responsabilités familiales, des qualités d’entraide mutuelle et de patience face aux petites adversités de la vie de couple. En somme on privilégie alors la légèreté face à la conscience du devoir.

« Malgré tout, poursuit-il, si l’islam n’a pas voulu interdire le divorce, c’est parce qu’il arrive qu’un couple ne puisse plus avoir de vie commune, les conflits étant insupportables » (Hujjat ullâh il-bâligha, tome 2 pp. 367-368).

En somme, l’islam considère que le divorce est possible en soi et est juridiquement valable, mais que c’est la mauvaise gestion de cette possibilité de divorcer – par exemple la trop grande légèreté avec laquelle des gens peuvent l’utiliser – qui en fait quelque chose qui est mauvais sur le plan moral. Le divorce est donc en islam quelque chose du dernier recours. Et pour l’éviter au maximum, il faut que chaque élément du couple sache se préserver de l’égoïsme et de l’individualisme et faire des concessions. Il faut que chacun ne donne pas trop d’importance aux petites querelles, qu’il pardonne, qu’il fasse plaisir à l’autre. C’est pour ne pas savoir passer sur des choses en réalité insignifiantes que trop de couples divorcent trop facilement. Les causes pour lesquelles on divorce doivent donc êtres sérieuses, sous peine de faire quelque chose qui est, de tout ce qui est possible (halâl), ce que Dieu aime le moins.

C’est bien ce que Ibn Hajar a mis lui aussi en exergue en détaillant plusieurs catégories des divorces : juridiquement valables, certains divorces n’en sont pas moins, sur le plan moral, mauvais (mak’rûh) : ainsi en est-il, dit Ibn Hajar, du divorce auquel on a recours sans raison sérieuse. Par contre, poursuit-il, il existe d’un autre côté le divorce devenu nécessaire (même moralement) : c’est celui auquel on a recours quand les conjoints ne s’entendent plus du tout et que la commission de réconciliation prévue par le Coran préconise la séparation (Fat’h ul-bârî, 9).

En effet, le Coran recommande que même en cas de mésentente grave et prolongée, on ait recours non pas directement à la formule du divorce mais à une commission qui tentera la réconciliation. Il s’agit pour ce faire que le juge désigne une commission constituée d’une personne de la famille de la femme et d’une autre de la famille du mari. Cette commission aura pour objectif de tenter la réconciliation entre les deux époux : au cas où il leur apparaît que celle-ci est impossible ou vaine, ils peuvent prononcer le divorce : voir Coran 4/35. J’ai cité là l’interprétation de Mâlik ibn Anas, auquel Cheikh Khâlid Saïfullâh, juge (cadi) dans un des Etats de la Confédération indienne, donne préférence (cf. Islam aur jadîd mu’asharatî massä’ïl, pp. 200-210). Khâlid Saïfullâh rappelle un certain nombre de règles complémentaires élaborées par voie de raisonnement par Mâlik : le juge peut nommer deux personnes ou une seule, il peut nommer des personnes apparentées ou non aux époux, les personnes nommées doivent honnêtes et dignes de confiance, et être au courant des règles de l’islam en la matière.

La dimension du dernier recours que connaît le divorce en islam apparaît dans d’autres règles des sources musulmanes également, qui font qu’on ne divorce pas à n’importe quel moment, sur un coup de tête. C’est bien pourquoi le Prophète a interdit de divorcer dans un moment de colère :

« Pas de divorce prononcé dans un moment de colère (ighlâq) » (rapporté par Abû Dâoûd, le terme « ighlâq » ayant été traduit ici d’après une des interprétations existantes).

De même, Shâh Waliyyullâh écrit que si le Prophète a interdit à l’homme de divorcer de sa femme pendant qu’elle est en période de règles, c’est à cause du principe voulant que le divorce soit un acte mûrement réfléchi. En effet, les relations intimes étant interdites en période de règles, la grande intimité que connaissent les époux en période de pureté (tuhr) n’est pas présente. Or « l’islam veut que si recours au divorce il y a, ce soit malgré la possibilité d’une grande intimité [et donc forcément sur la base d’une décision longuement réfléchie], ce que présume l’état de pureté » (d’après Hujjat ullâh il-bâligha, tome 2 p. 371).

Il faut également savoir qu’après avoir divorcé, non seulement les deux ex-époux peuvent refaire leur vie chacun de son côté (en se mariant chacun avec qui il veut), mais ils peuvent également, s’ils le désirent, redevenir époux en contractant un nouveau mariage ensemble. Cependant, cette règle de pouvoir refonder le même foyer ne s’applique que lorsque un ou deux divorces ont été prononcés. A partir du troisième divorce prononcé entre deux époux, ces deux ex-époux précis ne peuvent plus contracter de mariage ensemble, sauf si l’ex-épouse s’était remariée avec un autre homme et avait ensuite divorcé de lui aussi : à ce moment elle pourra se remarier avec celui qui fut dans le passé son mari. Lire à ce sujet le Coran 2/229-230. Or, ici entre en jeu une autre parole du Prophète : ayant été informé un jour qu’un homme avait donné d’un coup les trois divorces à sa femme, il se fâcha et dit :

« Joue-t-on avec le Livre de Dieu alors que je suis encore parmi vous ? » (rapporté par an-Nassaï, n° 3401, authentifié par al-Albânî dans certains de ses ouvrages).

Même en cas de nécessité du recours au divorce, on ne doit donc donner qu’un seul divorce : il est interdit de prononcer les trois divorces d’un coup. Ceci s’explique par le fait qu’un seul divorce prononcé garde ouverte la possibilité pour ces deux ex-époux de se remarier. Dieu dit à ce sujet :

« Tu ne sais pas : peut-être que Dieu fera naître quelque chose après cela » (Coran 65/1).

Par contre, prononcer d’un coup les trois divorces rend impossible cette sagesse – sauf après remariage et divorce, ce qui est fort peu probable –, et cela est donc interdit. (Cf. Hâshiyat as-sindî ‘alan-nassaï, commentaire du Hadîth ci-dessus.)

Qu’il me soit permis de dire ici ma tristesse par rapport à la tradition qui prévaut dans certaines communautés musulmanes du monde, où la grande majorité des musulmans et des musulmanes pensent encore aujourd’hui que le divorce religieux n’est valable (par rapport au mariage religieux) que s’il est prononcé trois fois d’un coup… Quand la tradition occulte les données que la raison peut et doit aller chercher dans les sources de la révélation, qu’on explique, explique encore, explique toujours, mais que c’est encore et toujours l’avis des gardiens du primat de la tradition sur la révélation et sur la raison qui prime par rapport aux données authentiques, que faire ?

Qu’il me soit permis aussi d’exprimer ma tristesse par rapport au fait que dans certaines communautés musulmanes du monde, la grande majorité des musulmans voient encore les divorcés comme des gens qui ont failli : une perception des choses héritée, selon Muhammad Asad, de la tradition culturelle de l’Inde et non de l’islam. En effet, si en islam le divorce est, de tout ce qui est permis, une des choses que Dieu aime le moins, si c’est une chose à laquelle il ne faut avoir recours qu’en dernier recours, on ne peut pas critiquer ceux qui ont divorcé alors qu’ils étaient arrivés à ce dernier recours et que le divorce était devenu pour eux « le moindre de deux maux »… Il faut continuer à expliquer, et ne pas désespérer : « Tu ne sais pas : peut-être que Dieu fera naître quelque chose après cela ».

Enfin, il faut rappeler ici que le meilleur moyen pour diminuer les risques de devoir divorcer – le reste étant bien sûr entre les Mains de Dieu – reste de choisir comme conjoint(e) une personne avec qui on a le maximum de chances de s’entendre : il faut prendre en compte les affinités liées à la foi, au caractère, à l’âge, et, dans ce cadre, à l’apparence physique : pour plus de détails à ce sujet, lire mon article : Quels sont les critères pour choisir son conjoint ?. Enfin, comme l’exprime un autre article Les droits et les devoirs du mari et de l’épouse en islam, il faut entretenir la flamme au sein du couple et ne pas laisser la routine s’installer : celle-ci peut parfois se transformer alors peu à peu en indifférence, puis en éloignement, puis en aversion.

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