Râbi’a ’Adawiyya : Celle qui rivalisait avec les hommes d’élite

Cette bienvenue à la cour de Dieu ; elle qui brûlait intérieurement des feux de l’amour ; qui, s’étant donnée au Seigneur, s’était entièrement détachée
des créatures ; elle qui rivalisait avec les hommes d’élite ; qui avait pénétré tous les mystères de la vérité ; elle dont les prières et les oeuvres de piété étaient cachées à tous les regards, cette Râbi’a ’Adawiyya, que Dieu se complaise en elle!

Si quelqu’un nous demande : « Pourquoi citez-vous Râbi’a dans les rangs des hommes d’élite? » nous lui répondons qu’il y a un hadith de l’envoyé, sur lui soit le salut! ainsi conçu : « Ne regardez pas l’extérieur d’une personne, mais tenez compte de ses bonnes actions et de sa bonne volonté » ; ce qui revient à dire : toute femme dont les exercices de piété et le culte sont agréés à la cour du Seigneur très haut comme ceux des hommes d’élite, on ne doit pas dire que c’est une femme. ’Abbaça Touci, que la miséricorde de Dieu soit sur lui!, dit : « Au jour de la résurrection les anges, par l’ordre du Très Haut, crieront : Ô hommes d’élite! tenez-vous tous sur un rang. Or la première personne qui viendra se placer au rang des hommes d’élite, ce sera Maryam ».
Un jour elle se rendait à la Ka’ba, ayant en sa possession un âne qu’elle avait chargé de ses effets. Cet âne étant mort, les gens de la caravane dirent : « Nous allons charger ton bagage sur nos bêtes ». « Mais, dit Râbi’a ce n’est pas sur vous que je comptais quand je suis venue ; c’est dans le Seigneur très haut seul que je mets ma confiance ; partez donc ». Une fois la caravane partie, Râbi’a s’adressant au Seigneur : « Mon Dieu dit-elle, est ce ainsi que les rois en usent avec les serviteurs faibles et impuissants? Tu m’as invitée à me rendre à ta maison, et voilà que tu fais périr mon âne dans le désert et que tu me laisses là dans la solitude! ». À peine avait-elle prononcé ces paroles que l’âne se releva plein de vie. Elle le chargea, poursuivit sa route et rejoignit la caravane.
On raconte qu’un jour, comme elle se rendait à la Ka’ba, elle resta seule dans le désert. « Mon Dieu, dit-elle mon cœur est en proie à la perplexité au milieu de cette solitude. Je suis une brique et la Ka’ba est une pierre. Ce qu’il me faut, c’est la contemplation de ta face ».
À ces mots une voix l’apostropha de la part du Seigneur très haut : « Ô Râbi’a! feras-tu à toi seule ce qui exigerait le sang du monde entier?
Lorsque Mouça (Moïse) a désiré voir notre face, nous n’avons répandu qu’un atome de notre lumière sur une montagne et elle s’est trouvée dissoute en mille morceaux ».
On raconte qu’une autre fois, comme Râbi’a se rendait à la Ka’ba, elle la vit venir en plein désert au-devant d’elle. « Ce qu’il me faut à moi dit Râbi’a c’est le maître de la Ka’ba et non la Ka’ba ; qu’ai je à faire d’elle? ». Et elle ne daigna pas la regarder.
On raconte encore qu’une nuit un voleur s’introduisit dans la maison de Râbi’a et, après lui avoir soustrait son voile, ne trouva plus d’issue pour s’en aller : mais à peine eut-il remis le voile à sa place qu’il retrouva le chemin. Il enleva de nouveau le voile, et le chemin lui fut encore fermé. Ce fut ainsi qu’à sept reprises différentes il enleva le voile et que la sortie lui fut interdite, sauf à se rouvrir quand il le remettait à sa place. Alors une voix s’adressant à lui : « Ô voleur! ne te donne pas tant de peine, car il y a déjà bien des années que Râbi’a nous a confié le soin de sa personne et nous ne permettons pas à Eblis de mettre le pied dans son ermitage. Toi, voleur, tu voudrais prendre son voile! mais sache donc, fripon, que, quand un de nos amis est plongé dans le sommeil, il y a un ami qui veille sur sa personne ».
On raconte qu’un jour Haçan Basrî, voyant Râbi’a assise sur le bord de l’Euphrate, jeta sur la surface de l’eau son tapis à prière, monta dessus et dit : « Allons, Râbi’a, il faut réciter sur l’eau un prière de deux ra’ka ». « Maître dit-elle, sont-ce les choses de cette terre que tu vas montrer aux gens de l’autre monde? Fais-nous voir une chose que le commun des mortels soit impuissant à exécuter ». Ce disant, elle lança en l’air son tapis à prière, monta dessus et cria : « Viens ici, Haçan, on y est plus retiré et l’œil des curieux ne saurait y atteindre ». Puis, voulant consoler Haçan, elle ajouta : « Maître, ce que tu as fait, les poissons aussi peuvent le faire, et ce que j’ai fait les mouches sont capables de le faire. Il s’agirait d’arriver à un degré supérieur aux deux que nous avons atteints ».
Haçan Basrî demanda à Râbi’a si elle en arriverait à prendre un mari. Elle de répondre : « Contracter mariage est nécessaire pour quelqu’un qui est en possession de son libre arbitre : quant à moi, je ne dispose plus de ma volonté. J’appartiens au Seigneur et je reste à l’ombre de ses commandements ; je ne compte pour rien ma personnalité ». « Mais dit Haçan, comment es-tu parvenue à un tel degré? » « En m’annihilant complètement». « Oui, observa Haçan, tu sais le comment ; mais, chez nous, ce comment-là n’existe pas ». Et il ajouta : « Ô Râbi’a! communique moi quelque chose de ce que tu as appris par ta propre inspiration ». « Aujourd’hui répondit Râbi’a, je me suis rendue au bâzâr, ayant avec moi quelques pelotes de corde que j’ai vendues deux pièces d’or pour me procurer des vivres. J’ai pris dans chacune de mes mains une de ces pièces d’or, craignant que, si je les tenais ensemble, toutes deux réunies ne me fissent dévier de la voie droite ». Haçan lui dit encore : « Si, dans le paradis, je demeurais l’espace d’un souffle éloigné de la face du Seigneur, je pleurerais tellement que tous ceux qui s’y trouvent auraient compassion de moi ». « C’est très bien observa Râbi’a ; mais quiconque dans ce bas monde ne néglige pas un seul instant de bénir le nom de Dieu, tout en gémissant et en pleurant, c’est un signe manifeste que dans l’autre vie il sera comme tu viens de le dire ».
On lui disait : « Pourquoi n’en viens-tu pas à prendre un mari? » « J’ai trouvé trois choses qui me causent du souci, répondit-elle ; si quelqu’un m’en débarrasse, j’en viendrai à prendre un mari ». « Et ces choses qui te préoccupent, lui demanda-t-on, qu’est-ce donc? » Elle de répondre : «La première est de savoir si au moment de la mort, oui ou non, je pourrai présenter ma foi dans toute sa pureté. La seconde, de savoir si, au jour de la résection, on me mettra, oui ou non, dans la main droite l’écrit où sont enregistrés mes actes. La troisième est de savoir, lorsqu’au jour de la résurrection on conduira les uns vers la droite dans le paradis, les autres vers la gauche dans l’enfer, dans quelle direction on me conduira moi-même ». « Nous ne connaissons rien de ce que tu nous demandes là, s’écrièrent-il tous. Eh quoi ! reprit-elle, lorsque j’ai devant moi de pareils sujets de préoccupation, j’irais m’inquiéter d’un mari ! »
On lui demandait aussi : « Toi qui es si insinuante en paroles, ne serais tu pas excellente pour garder un poste? » « Mais dit elle, je suis en effet la gardienne d’un poste ; car je ne laisse sortir rien de ce qui est en moi et je ne laisse rien entrer de ce qui est en dehors ».
« Ô Râbi’a! lui demandait-on, aimes-tu le Seigneur très haut? » « Oh! vraiment oui, je l’aime. » « Et Cheïtân, le considères-tu comme un ennemi? » « J’aime tellement le Seigneur très haut que je ne m’inquiète pas de l’inimitié de Cheïtân. »
On raconte que Râbi’a vit en songe l’envoyé, sur lui soit le salut! qui la salua et lui dit : « Ô Râbi’a!, m’aimes-tu? » « Ô Envoyé de Dieu! répondit-elle, peut-il se trouver quelqu’un qui ne t’aime pas? Et cependant l’amour du Seigneur très haut remplit tellement mon cœur qu’il n’y reste de place ni pour l’amitié ni pour l’inimitié envers n’importe quel autre »
On demandait à Râbi’a : « Celui que tu sers, le vois-tu? » « Si je ne le voyais pas répondit-elle, je ne le servirais pas ». On raconte qu’elle était toujours en pleurs. Comme on lui demandait pourquoi ces pleurs, elle répondit : « Je crains qu’au dernier moment une voix me crie soudain : Râbi’a n’est pas digne de paraître à notre cour ».
On lui posa cette question : « Si un de ses serviteurs fait pénitence, le Seigneur très haut acceptera-t-il, oui ou non, sa pénitence? » « Tant que Dieu n’accorde pas la grâce de la pénitence, comment un de ses serviteurs pourrait-il faire pénitence? Et lorsque le Seigneur très haut la lui accorde en effet, il est hors de doute qu’il acceptera sa pénitence ».
Elle disait encore : « On ne peut distinguer à l’œil les différentes stations qui sont sur la route conduisant à Dieu, pas plus qu’on ne peut arriver jusqu’à lui avec la langue. Applique-toi donc à tenir ton cœur en éveil. Lorsqu’il sera éveillé, c’est avec ses yeux que tu verras la route et qu’il te sera possible d’atteindre la station ». Elle disait encore : « Le fruit de la science spirituelle, c’est de détourner ta face de la créature pour la tourner uniquement vers le Créateur ; car par le mot science il faut entendre la connaissance de Dieu ».
On raconte que Râbi’a, voyant un homme qui avait serré sa tête dans un bandeau, « pourquoi t’attacher ainsi la tète? » demanda-t-elle. « Parce que j’y ai mal », répondit-il. « Quel âge as-tu? », dit Râbi’a. « Trente ans ». « Pendant ces trente années as-tu été plus souvent bien portant ou souffrant? » « J’ai été plus souvent bien portant ». « Quand tu étais en bonne santé, t’es-tu jamais bandé la tête en signe d’action de grâces, pour venir maintenant te plaindre du Seigneur très haut à cause d’une douleur d’un jour et t’envelopper ainsi la tête? »

On raconte que, pendant l’été, Râbi’a se retirait dans une maison isolée dont elle ne sortait pas. Sa servante lui dit : « Maîtresse, sors de cette maison et viens contempler les oeuvres de la toute-puissance du Seigneur très haut ». « Entre plutôt toi-même, répondit-elle, et viens contempler la toutepuissance en elle-même ». Et elle ajoutait : « Mon rôle à moi, c’est de contempler la toute-puissance ».
On rapporte que Ràbi’a gémissait continuellement. « Mais tu n’as mal nulle part, lui disait-on, pourquoi gémir ainsi? » « Hélas! répondit-elle, le mal dont je souffre est tel qu’aucun médecin ne peut le guérir ; seule, la vue du Seigneur lui servira de remède. Ce qui m’aide à supporter ce mal, c’est l’espoir que, dans l’autre monde, j’arriverai au but de mes désirs ».
On raconte que, plusieurs dévots personnages étant venus trouver Râbi’a, celle-ci demanda à l’un d’eux : « Et toi, pourquoi sers-tu le Seigneur très haut? » « Par crainte de l’enfer », répondit-il. « Pour moi dit un autre, je le sers par crainte de l’enfer et dans l’espoir d’arriver au paradis ». « Mauvais serviteur, observa Râbi’a celui qui ne rend ses hommages au Seigneur très haut que dans l’espérance d’aller au paradis ou dans la crainte de l’enfer ; et elle ajoutait s’il n’y avait ni paradis ni enfer, vous ne serviriez donc pas le Seigneur très haut? » « Mais toi lui demandèrent-il, pourquoi le sers-tu? » « Moi répondit-elle, je le sers pour son bon plaisir. Ne me suffit-il pas comme don gracieux de sa part qu’il me commande de le servir? »
On raconte qu’un jour, Malik Dinàr, Haçan Basri et Chagiq Balkhi allèrent rendre visite à Râbi’a. Comme on parlait de la sincérité, Haçan Basrî dit: « Il n’est pas sincère celui qui ne supporte pas avec constance les coups qui lui viennent du Seigneur très haut ». « Voilà qui sent l’infatuation de soi-même », observa Râbi’a. Chagîq Balkhi dit: « Il n’est pas sincère celui qui ne rend pas des actions de grâces pour les malheurs qui lui viennent du Seigneur très haut ». « Il faut encore mieux que cela », insista Râbi’a. Malik Dinâr prit la parole : « Il n’est pas sincère celui qui ne trouve pas de charme dans les maladies que lui envoie le Seigneur très haut ». « Encore mieux », s’écria Râbi’a. Mais eux, s’adressant à elle : « Parle toi même ». Alors Râbi’a : « Il n’est pas sincère celui qui n’oublie pas la douleur de la maladie qui lui vient du Seigneur très haut, exactement comme les dames de l’Égypte, en voyant la figure de Yûsuf, oublièrent leur mal de main ».
Un des docteurs de Basra, s’étant rendu chez Râbi’a, se mit à discourir sur les défauts de ce bas monde : « Ah! il faut que tu l’aimes bien ce bas monde, observa Râbi’a ; car si tu ne l’aimais pas, tu n’en parlerais pas tant. Celui qui se propose d’acheter des étoffes en parle à satiété. Si tu étais entièrement dégagé de ce bas monde, que t’importeraient ses mérites ou ses défauts? »
On raconte que Haçan Basra disait: « Dans l’après-midi j’allai chez Râbi’a. Elle venait d’installer au foyer un chaudron dans lequel elle avait mis de la viande. Comme nous avions commencé à parler de la connaissance de Dieu, elle me dit : Il n’y a pas de sujet d’entretien meilleur que celui-ci, il vaut mieux le continuer que de faire cuire de la viande et elle n’alluma pas le feu sous le chaudron. Lorsque nous eûmes fait la prière du soir, Râbi’a apporta de l’eau et quelques pains tout secs. En même temps elle versa le contenu du chaudron, et il se trouva que la viande qui était dedans avait été cuite par un effet de la toute-puissance de Dieu. Nous mangeâmes de ce ragoût, dont la saveur était telle que nous n’en avions jamais mangé de pareil ».
Safian Tsavri dit : « Un soir je me trouvais chez Râbi’a. Elle pria jusqu’aux premiers rayons de l’aurore et j’en fis autant. Au matin elle dit : Il faut jeûner aujourd’hui en action de grâces pour les prières que nous avons faites cette nuit ». On rapporte qu’elle ne cessait de s’écrier dans un élan du cœur : « Mon Dieu, si, au jour de la résurrection, tu m’envoies en enfer, je révélerai un secret qui fera fuir l’enfer à mille années de distance de moi. Mon Dieu, disait-elle encore, tout ce que tu me destines des biens de ce monde, donne-le à tes ennemis, et tout ce que tu me réserves dans le paradis, distribue-le à tes amis, car c’est toi seul que je cherche ». « Mon Dieu, ajoutait-elle, si c’est par crainte de l’enfer que je te sers, condamne-moi à brûler dans son feu, et si c’est par espoir d’arriver au paradis, interdis-m’en l’accès, mais si c’est pour toi seul que je te sers, ne me refuse pas la contemplation de ta face. »
On raconte que Râbi’a disait : « Mon Dieu, si, au jour de la résurrection, tu m’envoies en enfer, je m’écrirai en gémissant : Seigneur, moi qui t’aimais tant! est-ce ainsi que tu traites ceux qui t’aiment? » Une voix se fit entendre : « O Râbi’a, ne conçois pas une mauvaise opinion de nous, car nous te donnerons place dans les rangs de nos fidèles, afin que tu puisses t’entretenir avec nous de nos mystères ».
Dans ses derniers moments beaucoup de dévots personnages se tenaient assis près d’elle : « Levez-vous, leur dit-elle, et sortez ; laissez pour un moment la route libre aux messagers du Seigneur très haut ». Tous se levèrent et sortirent. Quand ils eurent fermé la porte, ils entendirent la voix de Râbi’a qui faisait sa profession de foi. Aussitôt qu’elle eut rendu le dernier soupir, les docteurs s’étant réunis firent laver son corps, récitèrent sur lui les prières des morts et le déposèrent dans sa dernière demeure.
On vit Râbi’a en songe et on lui demanda ce qu’elle avait répondu à Munkir et à Nekîr (les deux anges chargés d’interroger les morts). « Munkir et Nekir sont arrivés dit-elle, et m’ont posé la question : Men rabbouki, c’est-à-dire, qui est ton Dieu? Moi, je leur ai répondu : Ô anges! allez et dites de ma part à la cour du Très-Haut : Tu me fais interroger, moi vieille femme, au milieu de tant de tes serviteurs, moi qui n’ai jamais connu que toi! T’ai je jamais oublié pour que tu envoies Munkir et Nekîr me poser des questions? »

Muhammad Ibn Aslam Tùsi et Na’mi Taratüçi (de Tortose), étant venus tous deux sur le tombeau de Râbi’a dirent: « Ô Râbi’ai tu te vantais de n’avoir jamais baissé la tête ni devant ce monde ni devant l’autre, où en es-tu maintenant? ». Une voix, sortant de son tombeau, s’écria : « Bravo pour moi! ce que je faisais était bien ce qu’il fallait faire, et c’était la bonne route celle que j’avais découverte! » Dieu seul sait tout.

 

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