Raison et supra-raison dans la pensée d’Al-Ghazali

« Tout ce que je sais, lui, il le voit », disait Avicenne (XIe siècle) après avoir rencontré le soufi Abû Sa‘îd b. Abî Khayr. Cette phrase est significative dans la mesure où elle indique que les hommes ne sont pas tous  égaux du point de vue intellectuel et que les intelligences et les sciences ne sont pas non plus au même degré. Avicenne était un médecin-philosophe qui se servait de la raison pour la quête des sciences normatives. Abû Sa‘îd était, quant à lui, un soufi qui dépassait la raison humaine grâce à la discipline spirituelle.

Cette phrase introductive fait allusion à deux facultés d’intelligences : la raison et la supra-raison. Dans les lignes qui vont suivre, nous allons étudier cette dialectique, raison et supra-raison, chez un autre soufi : Ghazali (m.1111). De prime abord, nous verrons comment le doute de la raison peut amener à la certitude par la supra-raison. Dans un second temps, nous tenterons de voir comment l’expérience mystique est nécessaire pour se débarrasser des chaînes rationnelles et d’obtenir la liberté supra-rationnelle. L’ouvrage sur lequel nous nous apurerons est al-munqidh min al-ḍalâl (Erreur et délivrance) qui est une sorte d’autobiographie qu’Algazel avait écrite vers la fin de sa vie.

Le doute : l’élément déclencheur

Le doute peut mener à la certitude. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est bien le doute qui est à l’origine de la certitude de Ghazali. Après une longue méditation et un instant de réflexion sur le monde sensible, sur les cinq sens de l’homme, Ghazali remet tout en cause et commence à douter de ses facultés humaines.

Comment faire confiance à l’œil se demanda-t-il, alors qu’il voit le soleil presque plus petit qu’un dinar, au moment où il est beaucoup plus grand que la terre [1]? C’est ainsi que Ghazali opta pour faire confiance à la raison[2]. Mais il ne tarda pas à douter de cette dernière. Il se mit à poser les questions suivantes : « puis-je douter que les figures géométriques […] ont certainement les propriétés que je leur démontre ? Puis-je douter que deux est plus grand que trois ? Puis-je douter du principe de contradiction, par exemple, qui dit qu’une chose ne peut être une chose et son contraire à la fois ? »[3]  De la même façon, ce que je vois pendant le rêve n’étant qu’une imagination mentale, la vie n’est-elle pas aussi une imagination, ou bien une illusion, comparée à un autre état de vie[4] ? C’est ainsi que sont intervenus les sens pour se plaindre auprès de Ghazali :  « Nous te faisions percevoir les choses sous tel ou tel aspect, lui dirent-t-il, et n’eût été la faculté de la raison, tu n’aurais aucune manière de savoir qu’elles sont, en réalité, autrement ; alors comment peux-tu être certain qu’il n y a pas une faculté X qui pourrait parler contre la raison de la même façon que celle-ci a parlé contre nous ? Un‘‘œil’’ supra-rationnel qui te fera voir la fausseté de ‘‘dix est plus grand que trois’’… ? »[5]

De cette manière, Ghazali douta de la raison, tout comme il douta également des sciences rationnelles et mathématiques dans la mesure où celles-ci ne dépassent ni la raison ni le monde des formes. Cela est la raison pour laquelle nous pensons que toute comparaison entre Descartes et Ghazali est loin d’être pertinente. Là où Ghazali doute de la raison, Descartes met celle-ci au sommet de la hiérarchie des facultés humaines. L’autre différence entre Ghazali est le père de la modernité française est que ce dernier, en mettant la raison au sommet de l’intelligence humaine, nie par là la supra-raison et avec celle-ci, toute autorité supérieure à l’homme. D’ailleurs, Descartes était un philosophe rationaliste ; et comme le disait René Guénon, « Le rationalisme sous toutes ses formes se définit essentiellement par la croyance à la suprématie de la raison, proclamée comme un véritable « dogme », et impliquant la négation de tout ce qui est d’ordre supra-individuel, notamment de l’intuition intellectuelle pure, ce qui entraîne logiquement l’exclusion de toute connaissance métaphysique véritable ; la même négation a aussi pour conséquence, dans un autre ordre, le rejet de toute autorité spirituelle, celle-ci étant nécessairement de source « supra-humaine »…[6]

Pour une comparaison plus pertinente, il faudra peut-être faire appel à Kant dont la Critique de la raison pure, comme le souligne Mouhammed Iqbal, « révélait les limites de la raison humaine et réduisait en cendre toute l’œuvre des rationalistes. [7]» Cependant, il faut le dire, « il existe néanmoins une différence importante entre Ghazali et Kant. Kant, d’accord avec ses principes, ne pouvait affirmer la possibilité de la connaissance de Dieu. Ghazali, toujours selon Iqbal, désespérant de la pensée analytique s’adressa à l’expérience mystique et y trouva au point de vue religieux un contenu se suffisant à lui-même. »[8]

Ce doute du soi a causé chez Ghazali une crise spirituelle pendant laquelle il ne pouvait plus prononcer ne serait-ce qu’un mot.[9] Cette crise d’Algazel nous fait penser à celle de Nietzche, lequel était pris en Europe pour un fou. Cependant, pour celui qui sait percer les âmes, nous parlons du soufi, il faut voir dans cette crise quelque chose de plus complexe qu’une simple folie. Nietzche « était ivre de Dieu, dit Muhammed Iqbal, on le prit pour un fou ! Les intellectuels ne connaissent rien à l’amour et à l’ivresse […] malheur à l’homme ivre de Dieu qui naît en Europe. » [10] En revanche, là où Nietzche devait mourir avec son ivresse, Ghazali a pu apaiser sa soif de certitude grâce à la voie soufie qui l’a permis d’aller au-delà de la raison et de réveiller sa faculté supra-rationnelle.

La supra-raison et l’expérience mystique

Aucune science rationnelle n’a pu apaiser la soif de certitude qui faisait souffrir  Ghazali. Il a été guéri, comme il le dit lui-même, grâce à une lumière que Dieu a fait descendre dans son cœur.[11] Cette lumière n’est rien d’autre que le soufisme que Ghazali a pratiqué après avoir été persuadé de l’insuffisance de toutes les autres sciences. Le soufisme, dit-il, permet à l’homme de purifier son cœur et de le consacrer seulement à Dieu.[12] Cette science, constata-t-il, est une science gustative et non pas d’ordre rationnel.[13]

C’est en étant persuadé du fait que seule cette science pouvait le ramener à une certitude, qui ne laisse pas de place au doute, que Ghazali a commencé à mener une vie d’ascète, comme le faisaient les soufis pionniers. Il partit au Levant, à Jérusalem et à Hijaz pour pratiquer la discipline spirituelle, en s’isolant, en faisant des retraits spirituels et en pratiquant le souvenir de Dieu,  dhikr.

C’est de cette expérience mystique que Ghazali a déclenché sa faculté supra-rationnelle et a trouvé la certitude. Il le dit lui-même : « Pendant environ dix ans, j’ai fait des  retraits spirituels durant lesquels m’ont été dévoilées beaucoup de choses. Tout ce que je pourrais en dire, et qui pourrait être utile, est que j’ai eu l’intime certitude que les soufis sont ceux qui, d’une manière précise, cheminent de la meilleure façon sur la voie d’Allah, leur cheminement est le plus excellent, leur voie est la meilleure et leurs caractères sont les plus purs. »[14]

Que s’est-il passé pour que Ghazali puisse être si sûr de ce qu’il dit ? Qu’est-ce qui a fait dissiper ses doutes qui lui avaient causé la crise qui a bouleversé sa vie ? C’est le goût spirituel qui est d’ordre supra-rationnel ; il a eu droit à l’expérience mystique des soufis dont les « actes, qu’ils soient ésotériques ou exotériques, tirent leurs sources du tabernacle de la lumière prophétique au dessus de laquelle il n y a point de lumière ».[15]

C’est en réveillant la faculté supra-rationnelle, dit Ghazali, que commencent « les dévoilements et les contemplations, à point que, même à l’état de vieille, les soufis contemplent les anges, les esprits des prophètes, desquels ils peuvent entendre des paroles et tirer des lumières. Ensuite, leurs états spirituels s’élèvent jusqu’à ce qu’ils aperçoivent des images et symboles que tout mot sera impuissant à décrire ».[16]

C’est en ayant la certitude par le goût spirituel, alors par la supra-raison, que Ghazali s’est permis de dire que « celui à qui, une faculté gustative n’a pas été accordée ne connaît de la réalité prophétique si ce n’est le nom.[17] »

Conclusion

Pour atteindre la certitude supra-rationnelle, Ghazali voit qu’il est nécessaire de cheminer sur la voie spirituelle afin que les lumières divines puissent briller dans le cœur de l’homme.

Avec la supra-raison, Ghazali montre que les sciences normatives et rationnelles ne peuvent en aucun cas libérer l’homme, lequel, métaphysiquement, a des facultés supra-rationnelles enfouies dans sa nature même. Mais il faut une discipline spirituelle pour en être conscient.

Avant d’en finir avec cette présente étude, souvenons-nous que Ghazali doutait de la véracité du principe de contradiction selon lequel, une chose ne peut être en même temps une chose et son contraire ; autrement dit, oui et non ne peuvent jamais se réunir, c’est soit oui, soit non. Ce principe, bien qu’il soit logique, est d’ordre purement rationnel. Dans l’ordre supra-rationnel, la logique binaire, ‘‘oui ou non’’, disparaît et laisse place au paradoxe spirituel, ‘‘ouiet non’’. « Entre le oui et le non, disait Ibn ‘Arabî, les esprits prennent leur envol et les nuques se détachent. » [18]

Seydi Diamil NIANE,

Doctorant en études arabo-islamique à l’Université de Strasbourg


[1] Ghazali, Al-Munqidh min al-ḍalâl, Beyrouth, Al-maktaba al-ša‘biyya, s.d., p.29.

[2] Ibid.

[3] Soulemane Bachir Diagne, Comment philosopher en islam ? Edition Philippe Rey / Jimsaan, 2014, pp. 65-66.

[4] Ghazali, op.cit., p.30.

[5] Souleymane Bachir Diagne, op.cit., p.66.

[6] René Guénon, Le Règne de la Quantité et les Signes des Temps, Paris, Gallimard, 1972, p.92.

[7] Mouhammed Iqbal, Reconstruire la pensée religieuse de l’islam, Monaco, Éditions du Rocher, 1996, p.5.

[8] Ibid.

[9] Ghazali, op.cit., p.73.

[10] Éric Geoffroy, L’islam sera spirituel ou ne sera plus, Paris, Seuil, 2009, p.160.

[11] Ghazali, op.cit., p.31.

[12] Ibid., p.68.

[13] Ibid.

[14] Ibid., p.75.

[15] Ibid.

[16] Ibid., p.76.

[17] Ibid.

[18] Cité par Éric Geoffroy, op.cit., p.83.

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